• Les lumières dans le ciel 1

    Les lumières dans le ciel 1

    Voici une petite histoire que j'ai écrite dernièrement. Elle comporte quatre chapitres.

     

    LES LUMIÈRES DANS LE CIEL

    LA LÉGENDE

        Quand j'eus onze ans, mes parents décidèrent de déménager. Le changement me parut très brutal ; d'une ville bruyante et mouvementée, nous nous retrouvâmes au milieu d'une campagne paisible, entourée de champs et de forêts à perte de vue.
        Je m'étais allongée sur les sièges arrières de la petite auto et me laissais bercer par la musique de la radio. C'était un air de piano, d'un très vieux compositeur il me semble : un certain Chopin. Ma mère l'appréciait beaucoup. Elle conduisait tout en sifflant la mélodie du bout des lèvres. Mon père, un vieil homme aux sourcils broussailleux, contrastant avec son front dégarni, lisait une carte trop grande qu'il devait tourner dans tous les sens. Il indiquait le chemin à chaque tournant, hésitant quelques fois. Enfin, il nous montra une petite maison du doigt. Elle était un minuscule point noir au loin. C'était notre nouveau chez nous.

        Les jours qui suivirent notre emménagement, beaucoup de personnes vinrent nous rendre visite pour souhaiter la bienvenue. On frappait constamment à la porte. Il s'agissait principalement de personnes âgées, auxquelles je devais tout le temps me présenter, et qui s'extasiaient en m'apercevant :
        « Quelle mignonne petite fille ! Elle a de beaux cheveux, on dirait de l'or ! Et ces yeux émeraude... ! Un vrai petit ange ! »
        Lorsqu'on nous laissait enfin tranquille, je restais dans ma chambre, silencieuse, tandis que mes parents rangeaient les dernières affaires encore dans les cartons. Je caressais une peluche que mes amis m'avaient offerte pour mon départ, pensant très fort à eux. Y avait-il des enfants de mon âge dans ce village aux maisons éparses ? L'école était à plus d'une heure en voiture, j'aurais été très étonnée de rencontrer des camarades de classe dans les environs.
        A cette époque, je me souviens, je n'aimais pas beaucoup sortir. Me faire des amis dans un nouvel endroit était très difficile. Je préférais me plonger dans les livres et m'imaginer des aventures incroyables, des rencontres magiques, des lieux fantastiques. Parfois, on pouvait m'entendre parler, avec quelques monstres imaginaires, ou encore me voir brandir une épée fictive.
        Souvent, ma mère me disait :
        « Sarah, va dehors, amuse-toi avec d'autres enfants ! Les voisins ont deux petites filles, tu ne veux pas faire leur connaissance ? »
        Mais cela ne m'intéressait pas. Je les avais vues, une fois, en regardant par dessus la haie du jardin. Elles s'amusaient à effrayer un chat errant, lui donnant des coups de bâtons et le retenant par la queue pour l'empêcher de fuir. Je n'aimais pas ça ; les yeux du chaton me regardaient et semblaient pleurer de détresse. Les filles s'en allaient lorsqu'elles se lassaient et le petit chat se sauvait, boitant presque. Cela ne valait pas la peine de rencontrer des enfants pareils. L'école n'arrangeait rien ; à la campagne, tout le monde se connaît. Je n'avais pas le sourire facile et cela se remarquait, on me mettait à l'écart et je devenais parfois invisible lorsque je lisais. Mais lire était mon seul passe-temps ; j'entrais alors dans un monde qui n'appartenait qu'à moi. Mes amis me manquaient. J'avais lié de vrais liens avec eux, et puis j'étais partie. Je pensais que cette nouvelle vie serait triste, solitaire, que les jours ressembleraient tous à cette première semaine monotone. J'avais cependant tord.

          Une nuit, je fus réveillée en sursaut. Sans raison, je me levai de mon lit et regardai par la fenêtre aux volets toujours ouverts. Une lune opaline luisait dans la campagne sombre et éclairait la forêt en mouvement. Une légère brise faisait danser le feuillage des cyprès qui bordaient l'allée de notre rue. Je m'imaginai alors leur conversation, ou leurs songes. De quoi pouvait bien rêver les arbres ? C'est dans ces moments là que je souriais vraiment.

        Cependant, alors que j'observais l'horizon avec une certaine mélancolie, qui était peut-être précoce pour une si jeune enfant, je vis un phénomène extraordinaire. Pour mes yeux de fillette, cela sembla magique. Aujourd'hui encore, je pense, cela me paraîtrait fantastique. De la forêt ténébreuse, soudain, s'élevèrent des milliers de petites lumières jaunes qui dansèrent en harmonie. Mes yeux pétillèrent. J'entrouvris la bouche et ne pus la refermer. Les lumières s'envolèrent encore plus haut et se dissipèrent peu à peu. Je restai interdite pendant quelques secondes. Qu'était-ce donc ? Des lucioles ? Cela y ressemblait. Je voulais les revoir... J'attendis quelques minutes devant la fenêtre, souhaitant que les lumières apparaissent de nouveau. Mais il n'en fut rien. Ce spectacle, comme tous les plus magnifiques, était éphémère. Je me recouchai, le coeur tout palpitant. Cette nuit là, mes rêves furent emplis de millions d'étoiles dorées qui virevoltaient au dessus de la forêt. Peut-être les arbres firent-ils le même songe que moi...

        Depuis cette nuit, je ne pensais plus qu'à la forêt et à ses lumières dorées. Les voir toutes ensemble s'envoler dans le ciel m'avait tellement émue que ce souvenir ressurgissait à tout instant dans mon coeur. Les bois n'étaient qu'à quelques pâtés de maison et en coupant à travers champs on pouvait rapidement les atteindre. Quand j'en parlai à ma mère, celle-ci se mit à rire :
        « Tu as du faire un très joli rêve ! Comme je t'envie !
        - Mais non maman, ce n'était pas un rêve... Il y avait pleins de lumières ! »
        Puis, m'ignorant, elle retournait à ses activités. Finalement, cela lui importait peu, elle ne comprenait pas ma fascination. Mon père, lui, fit semblant de s'y intéresser.
        « C'est incroyable Sarah ! Des lumières ! »
        Puis, il retournait à son journal. Seule ma grand-mère, pour laquelle on avait emménagé dans la région (elle habitait dans une maison voisine), s'enthousiasma avec moi. C'était une petite femme aux cheveux grisonnant, à la peau fripée et au regard toujours perçant malgré les rides cerclant ses yeux. Elle était clouée tout le jour sur une chaise en bois, aussi vieille qu'elle, et je la soupçonnais de beaucoup s'ennuyer car parfois, quand elle croyait que personne ne l'entendait, elle rouspétait contre papa. Elle marmonnait qu'il la prenait pour une vieille gâteuse et qu'il la laissait croupir toute seule. Elle m'aimait bien, ma grand-mère, car elle pouvait me voir inventer mes histoires quand je n'avais pas école. Cela la divertissait. Quand je lui ai parlé de ce que je croyais être des lucioles, son visage s'est illuminé :
        « Sarah ! Tu les as vu ?
        - Oui... Tu sais ce que c'est ?
        - Je ne sais pas... Mais dans la région, les lumières de la forêt sont un mythe très ancien. On dit que chaque nuit, de petites lucioles s'élèvent dans le ciel. Je crois les avoir vu une fois. On raconte que c'est le gardien de la forêt qui s'éveille. Depuis des temps immémoriaux, il protège nos campagnes, nos champs, des mauvais esprits. Enfin, c'est ce qu'on dit ! »
        La voix de mamie était devenue claire et fluide, puis mystérieuse, ses yeux lointains. Les légendes attisaient ma curiosité. Je frémissais à chaque mot qui sortait de sa bouche. Un gardien protégeant les cultures ! J'étais friande de ce genre de conte. Après avoir entendu cela, je ne tenais plus en place. Toutes mes histoires ne tournaient plus qu'autour du gardien et des lucioles.

        Le lendemain, ma grand-mère resta dans ma chambre jusqu'à la nuit tombée. Nous attendîmes devant la fenêtre, le regard posé sur l'étendue de sapins sombre, impatientes. Si le phénomène se répétait chaque soir, nous devrions pouvoir le voir ensemble. Je n'avais pas regardé l'heure en me réveillant l'autre fois, alors il m'était impossible de déterminer le moment exact ou il s'était produit. Mais cela n'avait pas d'importance ; grand-mère et moi discutions à voix basse et ne voyions même pas le temps passer.
        Vers minuit environ, je m'exclamai.
        « Ça y est ! Regarde ! »
        Grand-mère suivit mon index du regard ; ses yeux brillèrent. Les lumières s'élevaient de nouveau de la forêt, comme d'un océan de ténèbres, et flottaient doucement dans le ciel sans étoile. Ces quelques minutes furent aussi magiques que la première fois. Nous n'osions pas briser le silence qui créait cette atmosphère unique, pas même respirer. Pendant plusieurs secondes, nos souffles s'étaient éteints. Puis, quand les lucioles disparurent enfin :
        « Tu crois que c'est le gardien de la forêt, mamie ?
        - Certainement... dit-elle encore prisonnière du charme.
        - Si c'est le cas, ce doit être quelqu'un d'incroyable ! J'aimerais vraiment le rencontrer... »

        La forêt m'appelait. Elle m'intriguait. Le matin, je passais devant des kilomètres de champs (je ne savais même pas de quelle culture il pouvait s'agir) ; ils bordaient les bois. Je croyais entendre de longs soupires, comme si leurs tréfonds sifflaient mon nom. Il me semble qu'en réalité c'était le vent qui s'y engouffrait. Le bus venait me chercher et m'emmenait loin d'elle, je sentais alors mon coeur se serrer. Je gardais les yeux rivés sur l'étendue verdoyante, infinie, parsemée de collines et recouvrant même les montagnes les plus lointaines. Elle était puissante de par sa grandeur. Je ne pensais qu'à elle et à son monde sauvage, ses mystères, son gardien... Je voulais la rencontrer, humer son mélange de parfums, me promener en pleine liberté. Mais jamais mes parents ne m'auraient laissé y aller seule, ils étaient trop occupés pour m'accompagner et grand-mère était, à contre-coeur, coincée sur sa vieille chaise.

        Néanmoins, un jour l'occasion se présenta. L'été avait apporté une chaleur étouffante. Les chants de grillons et d'autres bestioles invisibles retentissaient dans toute la région. J'étais en vacances et passais mes journées dans ma chambre, à lire tout ce qui me tombait sous la main. Je n'avais pas encore commencé mes devoirs, rien ne pressait. Des cris d'enfants s'élevaient au dehors, des rires et aussi parfois, quelques pleurs ; par la fenêtre, je pouvais les voir s'amuser entre eux. Les filles des voisins étaient là, elles aussi, ce qui me confortait dans l'idée que j'étais très bien dans mon lit.
        Déshydratée, j'allai dans la cuisine pour boire une bouteille d'eau et l'amener dans ma chambre. La maison était silencieuse et vide. Grand-mère était chez elle et mes parents sortis rendre visite aux voisins d'à côté (les parents des filles qui martyrisaient les pauvres chats). Il me semble que papa était devenu ami avec leur père. Il avait raconté à table, une fois, qu'il était chasseur. Décidément, je n'aimais pas cette famille.
        Ils étaient partis pour longtemps. Enfin... Je n'en avais aucune idée. Mais personne n'était là. J'étais seule. Et la porte de la cuisine était grande ouverte ; elle donnait sur un petit champ qui conduisait directement à la forêt. Je n'eus pas besoin de plus. J'attrapai une bouteille d'eau fraîche et fis un pas dehors. Je m'élançai vers les bois, attirée par une force mystérieuse : la liberté.

    A suivre...

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